Elle nous avait demandé de l’appeler « Mammy »parce que Mémère était trop commun et ordinaire !

Nos visites à son appartement étaient heureusement peu fréquentes et je ne me souviens pas qu’elle se soit elle-même déplacée pour venir nous voir.

Je n’ai jamais aimé aller lui rendre visite ! Maman cependant y tenait et nous y traînait malgré nous : Elle voulait que sa mère admire sa progéniture et nous devions donc lui montrer nos talents respectifs !

Pour K. , c’était facile : elle acceptait, apparemment avec joie de lui donner « un concert » de ses chansons préférées, des chansons d’amour aux mots incongrus entre les lèvres d’une enfant de neuf ans .

Ma soeur jumelle et moi n’avions guère de talent à offrir ! Nous nous devions de répondre au cliché « petites filles modèles »pour faire honneur à Maman !

Aussi Maman nous « habillait » pour la circonstance : Elle avait préparé la veille nos plus belles tenues et ciré nos chaussures. Le creux au ventre, mal à l’aise dans ces vêtements que nous avions ordre de garder vierge de toute tache, nous traînions les jambes. Maman marchait d’un pas léger, allègre toute à la joie de voir « sa petite mère ». Elle remarquait à peine nos mines grincheuses.

Arrivée au pied de l’appartement cossu de ce quartier chic de la grande ville, Maman faisait une dernière inspection et renouvelait ses recommandations : Soyez polies, ne faites pas vos folles, tenez vous droites …

C’est surtout la rencontre avec le docteur De P , le troisième mari de mammy que nous redoutions. Il lui avait permis de s’élever dans l’échelle sociale mais ne portait qu’un regard hautain sur sa belle fille et donc sur sa descendance.

Il prenait figure de croque mitaine tant Maman nous mettait en garde.

Le plus souvent, c’est Mammy qui venait ouvrir, mais il était là, tapi dans l’ombre, à attendre ses patients. Son sourire de circonstance se transformait en  à un rictus de mépris quand il nous découvrait derrière le dos de  Maman

_ «  Ne restez pas là, j’attends des patients » !

Nous nous jetions dans la cuisine, trop heureuses d’échapper à son regard.

Dans l’instant qui suivait, Maman oubliait ses recommandations. Elle se pendait au cou de sa mère, la couvrait de baisers, lui faisait mille compliments sur son élégance, son parfum, tout en virevoltant autour d’elle.

Mammy la repoussait en lui donnant l’ordre de se tenir et de faire moins de bruit.

Elle était chic et avait de la classe Mammy !

Quand son docteur de mari était absent, Mammy nous ouvrait la porte de sa chambre ! son parfum qui irradiait dans toutes les pièces de l’appartement, nous entourait comme une effluve .Mammy nous offrait alors un défilé de mode à faire baver toutes les belles dames « de la haute » !Maman béate d’amour, la complimentait sur ses belles toilettes et la confortait :

-        « Tu es la plus belle »

Je regardais ma mère admirer sa mère comme on contemple la Madone, sans comprendre l’origine d’une telle admiration !

 Je détestais ce regard énamouré de Maman pour celle qui la faisait souffrir avec une telle indifférence

Plus tard, j’ai compris que les liens d’attachement à celui qui se dérobe et qu’on désespère atteindre sont souvent les plus forts!

-        J’ai hérité de son prénom mais pas de son élégance. Ma résistance de fille d’ouvrier s’est installée (entre autre) à cet endroit et contrairement à ma soeur aînée, je n’ai aucun goût pour m’habiller.