Il s’appelait Pierre et je le nommais Pépère.
Du plus loin que je me souvienne, il était coiffé de son éternel chapeau qui protégeait et masquait (avant que ça devienne la mode)son crâne complètement dégarni. Il ne l’ôtait que pour marquer son respect envers l’autre : « Au garde à vous » devant un vieux poste de radio, par exemple, quand il écoutait un discours du Général De Gaule.
Il marchait d’un pas lent, parlait peu, et s’activait discrètement dans la Maison.
Il prenait peu de place, ombre silencieuse, avant de s’effacer à jamais.
En secret, d’un regard, d’un sourire, d’une main légèrement posée sur l’épaule, il soutenait ma mère, contre son fils, lors de ses éternelles querelles avec mon père.
Il gardait pour lui, en mémoire, des images de contrées lointaines à peine parcourues, de voyages au long cours, sur toutes les mers du monde. Il parlait de tempêtes, de gros grains , de bourrasques avec peu de détails et surtout de longs silences
À treize ans, pour aider sa famille à survivre, il s’était engagé sur un terre-neuvas et avait embarqué comme mousse, homme à tout faire, sur un trois mats. Il connut l’enfer de la « grande pêche », les terribles conditions de vie à bord des morutiers, la violence des vents, et surtout des hommes, comme celles de ces mers glacées. Il connut également la faim, quand l’absence de vent ne permettait pas au bateau d’atteindre la terre pour se réapprovisionner.


Revenu dans sa campagne bretonne pour quelques mois, la guerre le rappelle sur les mers, dans la marine de guerre.
Parti de Brest, à bord du « Courbet » il parcoure les mers, quatre ans durant.
Que retient-il de cette guerre, de ces mers chaudes ou froides, de ses rencontres, de ses escales ? A-t-il connu l’autre enfer, celui des tranchées ?
Nous n’en avons jamais rien su.
Ma mère me dira qu’il lui a raconté, quand elle le suppliait de parler, alors qu’elle connaissait les douleurs de l’enfantement. Mais ma mère a si vite  oublié …
Il aurait aimé reprendre la mer, ne voulait pas être paysan comme son père.
Sur la pression de sa mère et de sa fiancée, il renonça à son rêve, à tous ses rêves : conduire des trains, voyager etc.

 Il fut un médiocre fermier, n’avait pas le goût de la terre.
Séparé de sa femme, hébergée par son autre fils, (arrangement qui satisfaisait semble t-il tout le monde ?) Il vécu longtemps près de nous, partageant avec mes parents son mince « pécule ».
Je me souviens de sa présence silencieuse ou bourrue, de ses promesses sans cesse renouvelées de me donner une petite piécette « une pièce jaune »qu’il ne donnait jamais et que je n’attendais plus ;
Je me souviens de sa présence à mon chevet lors de mon réveil après une appendicectomie. Il me tenait la main et savait me rassurer.
Je me souviens des bouteilles de cidre que je cachais pour lui dans le jardin, et qu’il buvait en catimini, loin du regard désapprobateur de maman.
Il est mort chez son autre fils, à l’age de 80 ans, loin de nous, loin de maman qui pourtant l’aimait tendrement.
Aujourd’hui, mon père lui ressemble de plus en plus, physiquement !
Et je garde ce regret de n’av
oir pas ….

Suite à la note de Phil sur Roland  http://psykaphilou.canalblog.com une ancienne note éditée dans un autre espace:

 

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